Encore de beaux textes

Encore de beaux textes 

Et les français restèrent chez eux.
Et ils se mirent à lire et à réfléchir.
Et ils n’oublièrent plus de prendre des
nouvelles de leurs proches.
Dans l’incertitude de demain, ils
comprirent enfin ce que voulait dire
Profiter de l’instant présent.
Progressivement les publicités vantant des
 produits dont ils n’avaient pas besoin leur
semblèrent bien vides.
Et ils comprirent.
Ils n’étaient pas en train
de survivre mais bien de vivre.
On venait de leur faire un cadeau
Incroyable : on leur avait offert du temps.
Et la Terre les trouva digne d’elle et elle
Commença à respirer à nouveau.
 Catherine Testa

 

Le Petit Prince aujourd’hui
La Croix Christiane Rancé, le 05/03/2020
Comme chaque matin depuis son retour sur son astéroïde B612, le Petit Prince observe la Terre, l’œil rivé à sa lunette télescopique. Depuis le début de cette nouvelle année, il est enfin, et chaque jour, un peu plus heureux. Depuis longtemps, il s’interrogeait sur l’opportunité pour lui de revenir sur la planète bleue. Il en avait gardé un merveilleux souvenir et, souvent, éprouvait la nostalgie profonde de ses conversations avec cet aviateur, tombé comme lui du ciel dans le désert, qui lui avait dessiné un mouton. Il regrettait aussi les heures passées avec le Renard si sagace, qui lui avait enseigné les délices de l’amitié, et celles du temps consacré à apprivoiser ses amis. « On ne connaît que les choses que l’on apprivoise », lui avait-il appris. Et ce puits caché dans le désert, à qui le désert devait sa beauté, il rêvait d’en goûter une fois encore l’eau claire, fraîche, limpide qu’il avait partagée avec le pilote.

Souvent, il se demandait ce qu’ils étaient devenus tous, inquiets de ce que lui révélait sa lunette : à chaque révolution autour du Soleil, la couche des nuages sulfureux qui obstruaient le globe terrestre s’intensifiait. Or, par un mécanisme inconnu et miraculeux, depuis quelques semaines, le processus s’inversait. Il pouvait désormais voir le dessin des côtes, le relief des terres, les océans, les villes, et des paysages encore imperceptibles à l’automne dernier. Et, large et lumineux, le désert dont il avait aimé le vent et les dunes de sable, où toujours « quelque chose rayonne en vous ». Seules des écharpes de nuages, des tourbillons de cumulonimbus et des stratus échevelés flottaient doucement dans l’espace, mais sans jamais cesser de voyager, – autant de nues délicieusement légères et bénéfiques. Lui, qui avait les poumons fragiles et la gorge délicate au point de ne pouvoir quitter son écharpe, voyait dans la configuration de ces ciels dégagés l’autorisation de voyager. C’était dit. Il profiterait du passage d’une comète interstellaire, l’Atlas ou la Borisov, pour faire le trajet et se laisser tomber doucement chez ses amis. Un au revoir à sa Rose, quelques recommandations aux baobabs et, hier matin, il atterrissait sans heurt chez nous.

Le hasard fit bien les choses. Il voulait visiter le pays que les hommes appelaient Chine, et qu’il n’avait jamais pu observer depuis son astéroïde à cause de ces brouillards épais et persistants. Or, la comète l’avait lâché tout près, dans le grand désert de Mongolie. Il entreprit tout de suite de créer des liens, certain que le destin saurait lui choisir un ami. Il ne se trompait pas. Bientôt, surgi d’un pli de la vaste steppe, un cavalier apparut. C’était un chaman, parti cueillir des herbes et invoquer l’esprit des loups, des ours et des renards avec son grand tambour. L’homme offrit au Petit Prince un bol de thé salé mélangé à du lait chaud, puis alluma un feu. « Ainsi, lui dit-il avec douceur, alors que son cheval s’ébrouait sous la lune, tu es revenu. » Et, devant l’air étonné de l’enfant : « Tu es célèbre. Ton portrait est, je dois le dire, très ressemblant. »

Enfin, ils échangèrent des nouvelles et bientôt, de sa drôle de petite voix, le Petit Prince posa la question qui lui brûlait les lèvres. Qu’étaient devenus les nuages de Chine ? « Ils se sont dissipés parce que l’activité qui les provoquait a cessé elle aussi. C’est une aubaine, expliqua le chaman. Ce que tu pensais être des nuages, est en fait un poison, un composé de CO2 et de NO2 qui cause, par an, 60 millions de morts et 4 millions de nouveaux cas d’asthme chez les enfants. »« Mais, pourquoi avoir attendu tout ce temps pour prendre ces dispositions ? », s’étonna le Petit Prince qui, du ciel, observait les nuages délétères depuis des années. « Oh ! ce n’est pas à cause de ces maladies ni des dévastations que la pollution inflige à la planète comme à tout ce qui y vit, mais à cause d’un nouveau virus et de la crainte d’en mourir », annonça le chaman. Le Petit Prince réfléchit puis objecta, fort logiquement : « Ce virus doit être un tueur redoutable si l’on arrête tout, quand on n’a rien fait pour sauver ces 60 millions de gens et tous leurs enfants. »

Le chaman hocha pensivement la tête, et jeta dans le feu quelques herbes qui firent pétiller les flammes. « Voyons, insista le Petit Prince en serrant son écharpe contre son cou, tout le monde doit être heureux maintenant que tout est enfin arrêté. Les hommes auront le temps d’apprendre à se connaître et d’avoir des amis. Et la vie de leurs enfants, des roses et des renards est sauvée, n’est-ce pas ? » Le chaman poussa un long soupir et se tut. Alors le Petit Prince comprit, et il pleura. Comme l’aviateur, le chaman ne sut plus trop quoi dire. « Il se sentit très maladroit. Il ne savait comment l’atteindre, où le rejoindre. C’est si mystérieux le pays des larmes »… et si monstrueux, l’appétit des hommes.


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